Lettre à mon pays ou l’hymne à l’espoir
J’ai mal à ma nationalité noire. J’ai mal à ma couleur haïtienne. Je ne t’ai quitté qu’une fois, mais je t’ai quitté longtemps. Je n’ai plus de famille là-bas. Certains ont fui ou ont voulu se faire une vie meilleure ailleurs, hélas. Pour les autres, le temps a fait son œuvre. Ma douleur n’est donc pas familiale mais fraternelle. Elle n’est pas non plus soumise à un ordre hiérarchique.
Chaque vie perdue aujourd’hui met à mal mon indifférence d’hier. Mais qu’est-ce qui a tant changé depuis deux jours ? Ces mains tendues depuis tant d’années me suppliant de les serrer, je voudrais les prendre aujourd’hui alors qu’elles sont sous les décombres. Ces voix qui, depuis si longtemps, me criaient leur détresse, je les entends à présent qu’elles s’éteignent lentement. Cette misère quotidienne que je ne voyais même plus se retrouve sur toutes les chaînes du monde entier. L’indifférent que j’étais a soif d’information, de repentir. Que dois-je faire? Que puis-je faire?
Je n’ai pas été programmé pour combattre l’horreur. Je ne peux que faire le bien autour de moi. Que t’arrivera-t-il, cher pays, lorsqu’enfin l’on t’aura habillé d’une nouvelle robe? Cette urgence de rebâtir, d’aider, de sauver me fait peur autant que mon indifférence passée. Cher pays, tu t’es vengé de moi en me condamnant à te voir tomber loin de toi.
Mon fils me demandait l’autre jour : si on est courageux, est-ce que l’on a le droit d’aller en Haïti pour aider tout le monde? Il était tout excité de voir de vrais Haïtiens à la télé pour la première fois de sa vie. Je constatais que j’étais le pâle reflet de ce que j’avais déjà été. À ses yeux, j’étais un faux Haïtien. Ce n’était pas la vérité qui sortait de la bouche d’un enfant, c’était l’implacable sentence d’un petit être qui veut que les choses changent. Il me l’a promis. C’est tout ce que je puis t’offrir Haïti chéri. Un fils chéri. Il m’a promis de grandir vite pour aider, consoler, bâtir et lutter. Je ne peux être indifférent à cette douce promesse, à ce baume pour mon cœur. J’ai perdu le droit de l’être. Je ne dois pas perdre le droit d’être.
- Jocester Pierrot, enseignant